Mémoire universitaire en français (2017-2019)








Lorsque j’ai fait mon master en arts plastiques à l’Université de Hertfordshire, les enseignants nous ont demandé de créer un blog pour documenter l’avancement de notre travail. Chaque article correspondait à un aspect de la recherche artistique.


Voici un lien vers le blog 
: https://tuan34fineart.blogspot.com/


J’avais exposé avec les étudiants de ma classe (voir l’exposition sur ArtRabbit : https://www.artrabbit.com/events/atension

Cette page est une traduction de mon mémoire de master.

ARTICLE I 

Première année de master en arts plastiques à l’Université de Hertfordshire

Projet 1: Gay Loneliness 

Ma recherche a commencé avec un projet intitulé « Gay Loneliness » (La solitude gay). L’essai de Michael Hobbes : The Epidemic of Gay Loneliness fut une première du genre. Un article, publié dans un magazine, qui analysait une crise importante au sein de la communauté LGBT. La précarité émotionnelle à laquelle certains hommes gays doivent faire face, souvent seuls, est peu connue et rarement documentée dans les médias. Michael a révélé des symptômes graves qui ravagent silencieusement la communauté LGBT+, tels que : L’usage de drogues, les pratiques sexuelles à risque et les comportements violents apparaissent comme des manifestations étroitement liées à l’épidémie de solitude.

Ces révélations ont créé un choc, dans la communauté comme pour moi, non pas parce que je vivais ces symptômes graves, mais parce que ces sujets étaient tabous. En effet, malgré l’idée générale que la communauté LGBT+ serait unifiée derrière le drapeau arc-en-ciel, défendue par les militants gays depuis la révolution homosexuelle des années 1970, la dure réalité est que la soi-disant « fraternité gay » n’est pas un concept réel que les activistes voudraient admettre ouvertement. De plus, selon l’auteur, il existe d’importants problèmes de racisme et d’acceptation au sein même de la communauté gay.

Les hommes gays ont également créé leurs propres standards, tels que la valorisation de la masculinité, la recherche de positivité et l’exigence d’ouverture, qui influencent directement leur vie. Après des années de pression et l’impossibilité de maintenir ces standards imposés, certains hommes gays finissent par sombrer dans la dépression, développer des pensées suicidaires et s’isole de la communauté.

Suite à cet essai, j’ai réalisé un projet artistique dans lequel j’aborde les raisons de cet échec au sein de la communauté gay. J’y mobilise la théorie des classes de Bourdieu, en soutenant que leurs caractéristiques précaires proviennent de dimensions économiques, culturelles et sociales. Dans ce cadre, ils apparaissent condamnés à demeurer dans une forme de misère sociale, comme si un déterminisme était produit par la communauté elle-même. J’ai également souligné que, comme toute autre communauté, la communauté gay n’échappe pas à une hiérarchie pyramidale. Toutefois, leurs spécificités résident peut-être dans certains traits sociaux : l’importance des rites de passage, le rapport au masculin, ou encore l’internalisation de l’hétérosexisme, perçue tantôt comme une force positive, tantôt comme une contrainte dans leur existence.


Projet 2: Gay Sexuality

Mon second projet portait sur « Gay Sexuality » (La sexualité gay). Très tôt, j’ai identifié ce thème comme l’un des enjeux centraux de l’identité gay. L’acceptation de son identité individuelle est indéniablement liée à sa sexualité. Celle-ci impacte de manière sporadique la vie d’un homme gay, par exemple : le coming out. C’est probablement l’exemple le plus notoire, parce qu’il est le plus dramatique ; le moment où l’on décide de verbaliser son identification comme personne gay. D’autres exemples peuvent être la découverte de sa sexualité mais aussi l’apprentissage de vivre avec le rejet. Tous ces rites de passage font partie d’un processus d’acceptation de soi.

De plus, accepter sa sexualité implique d’affronter et de surmonter ces crises au fil du temps pour vieillir en bonne santé. Le processus de vieillissement dans son ensemble affecte profondément la vie des hommes gays. L’inquiétude que la beauté s’efface avec le temps et qu’avec la déchéance physique apparaissent d’autres problèmes potentiels, comme la solitude, le sentiment de ridicule ou la mesquinerie. Mais, à l’inverse, avec la maturité viennent une meilleure estime de soi, un pouvoir personnel accru et une affirmation de soi.

Nous devons reconnaître l’homophobie intériorisée comme un continuum de comportements cognitifs, et faire le choix de l’aborder ainsi. La sexualité gay a aussi évolué au fil des siècles. Le désir est une construction sociale et donc sujet à changement. En effet, le corps possède un répertoire de gratifications, organisé sous forme d’unités de « scripts sexuels » qui mènent à l’orgasme. Ces scripts, empruntés à la culture, fournissent des plans, des buts qui motivent, façonnent et coordonnent la conduite sexuelle.

De nombreuses façons, la sexualité a influencé le comportement gay au cours des 50 dernières années : depuis la révolution homosexuelle des années 70 jusqu’à la création d’une persona masculine gay dans les années 80. J’ai aussi centré mes recherches sur l’« homosexualité » ; j’ai lu sur ses origines anciennes enracinées dans le christianisme. Par exemple : le terme « sodomite » décrivait une personne utilisant son anus dans les rapports sexuels. Dans le christianisme, une dichotomie marquée existait entre « corps » et « esprit ». Le corps, vaisseau sacré de l’âme ; mais aussi, le corps humain avait dans son anatomie un anus qui « rejoue le drame de la mort » en déféquant. Les excréments représentaient, pour l’esprit chrétien, le rappel le plus clair du destin de l’homme. Les chrétiens étaient terrifiés par le Purgatoire. Cela explique peut-être pourquoi, parmi tous les « vices contre nature » décrits dans la Somme théologique, la sodomie était considérée comme le pire des péchés.

De plus, J’ai été surpris de constater que l’homosexualité possède une histoire, et que chaque culture y a répondu différemment. Au Japon, l’acceptation de l’homosexualité a existé durant des siècles (par exemple, les bordels masculins). Au Moyen Âge, seules quelques périodes de persécution des homosexuels sont enregistrées.

Pour ce projet, j’ai voulu aborder l’histoire queer et sa violence : persécutions, tortures, viols, ainsi que son association avec la prostitution, en détournant des œuvres connues de l’histoire de l’art pour y intégrer des scènes de viol. J’évoque également ma propre expérience, écrite à la première personne : mes rencontres nocturnes dans les parcs londoniens avec la communauté homosexuelle et les sentiments que j’ai pu ressentir.




Ce que j’ai appris

En travaillant sur ces deux projets, j’ai beaucoup appris sur les communautés LGBT+ et pris conscience de certains problèmes. Par exemple, bien que la communauté gay ait acquis, depuis la révolution homosexuelle, certains droits qui lui ont permis d’exprimer librement son identité (en s’auto-identifiant comme bisexuel, hétérosexuel, homosexuel ou transgenre) et de créer une communauté offrant une plateforme pour parler de sexualité sans honte, l’essai de Michael Hobbes met en lumière la réalité vécue par de nombreux hommes gays.

Le problème des réseaux sociaux, comme miroir de « l’homonormativité », en est un exemple. D’un autre côté, ma génération n’a pas connu la révolution homosexuelle et aujourd’hui nous considérons nos droits civiques comme acquis. Au sein de la communauté gay, à cause d’une culture de l’âgisme, la transmission orale ou écrite entre les hommes plus âgés et les jeunes générations est problématique. Avec une ère de l’hyper-normalisation, les préoccupations de la jeunesse se sont déplacées : de la revendication de droits civiques à un désir d’intégration.

Les élections américaines de 2016, la Marche des femmes en 2017, ou encore la confirmation de Brett Kavanaugh à la Cour suprême, sont quelques exemples de la manière dont les acquis sociaux peuvent changer au gré des politiques en place. Cette instabilité politique devrait être un catalyseur pour que la communauté gay s’unifie davantage. Cependant, l’écart entre les intellectuels universitaires qui poursuivent leurs recherches et leurs écrits, et le grand public qui n’y a pas accès, semble se creuser. Sans cet accès, le public risque de croire aux représentations issues des « basses cultures » comme la télé-réalité ou les réseaux sociaux (YouTube, Facebook). Des cas notoires : l’élection de Trump, le Brexit.

Cet écart entre ignorance et idéologies rationnelles devrait être une préoccupation pour la communauté gay, mais il semble inexistant. Platon soutenait que chacun peut apprendre et donc raisonner ; il est de notre intérêt de protéger nos acquis sociaux, et donc de continuer à défier les politiciens et les intellectuels en apprenant et en nous éduquant en continu.

Cette déconnexion entre jeunes et vieux, entre ignorance et savoir, doit être résolue. Peut-être que cette épidémie de solitude au sein de la communauté gay, et possiblement dans la communauté LGBT+, doit être considérée comme un avertissement. Comme on l’a vu dans ma recherche, les hommes gays naissent dans des familles hétérosexuelles, qui n’ont pas nécessairement les connaissances pour les éduquer ou les conseiller dans les moments difficiles. Dans une démocratie, l’école fournit les connaissances que la famille ne peut pas donner. Cependant, quand le système éducatif choisit d’ignorer la question de la sexualité gay, cela se répercute sur la vie des jeunes gays.

De plus, avec une culture de l’âgisme dans la communauté gay, les opportunités pour les hommes expérimentés de guider les plus jeunes ne sont pas toujours bien accueillies. En conséquence, ce sentiment d’aliénation des jeunes générations est problématique. Je peux m’identifier à ce sentiment d’aliénation car il n’y a pas si longtemps, j’étais dans cette situation. Cela a déclenché en moi le désir de partager mes recherches et de les publier sous la forme d’un blog accessible à tous. Ce processus m’a aidé à mieux comprendre mon identité sexuelle, et j’espère qu’il résonnera aussi chez d’autres personnes.

À une échelle plus large, les artistes représentent un pont entre le monde intellectuel académique et le monde ordinaire. Les artistes ont le pouvoir de traduire des idées philosophiques très complexes dans un langage universel, compréhensible par tous. Cependant, en raison de la distinction entre haute et basse culture, il est controversé de dire que l’art contemporain est accessible à tous. Pourtant, certains artistes gays ont utilisé leur sexualité comme une plateforme pour atteindre des publics très variés. Ces artistes, mentionnés dans ma recherche pour leurs œuvres inspirantes, ont utilisé la littérature, la musique mais aussi le cinéma pour engager une conversation sur les difficultés de l’homosexualité au XXIe siècle auprès de larges audiences. Ils sont devenus des ambassadeurs des droits gays et, espérons-le, ce processus de reconnaissance d’une culture/communauté gay continuera, car c’est la voie à suivre.

Blibliographie :

Fernandez, Dominique. L'Amour qui ose dire son nom : Art et homosexualité. Paris : Stock, 2001. ISBN 2-234-05411-7.
Hobbes, Michael. The Epidemic of Gay Loneliness. The Huffington Post, 2 mars 2017.
Parkinson, R. B. (2013). A Little Gay History: Desire and Diversity Across the World. Columbia University Press.
Saslow, James M. Pictures and Passions: A History of Homosexuality in the Visual Arts. Viking Adult, 1999.


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ARTICLE II 

Recherche fondée sur la pratique artistique

La mort de l’art :
Aujourd’hui, le monde de l’art est dominé par l’art contemporain. De nombreux historiens de l’art s’accordent à dire que ce mouvement a débuté à la fin des années 1960. En raison des nombreux sous-genres que l’art contemporain comprend (par exemple : art conceptuel, minimalisme, photoréalisme), certains philosophes ont tenté de définir ce qu’était l’art contemporain.

David Carrier, dans son essai Danto and his critics: after the end of art, analyse certains concepts clés de Danto et de ses disciples. Voici une liste, par ordre chronologique, des essais qu’il mentionne, pouvant nous donner une idée de ce qui définit l’art contemporain :

  • En 1961, Ernst H. Gombrich écrit Art and Illusion. Gombrich retrace l’histoire de l’art naturaliste et conclut qu’en se détournant de la représentation au profit d’un art plus expressif, cette tradition figurative était vouée à disparaître.
  • En 1964, Arthur C. Danto, philosophe et critique d’art, publie l’essai The Artworld, inspiré par The Brillo Box. Danto soutient que tout objet peut être théorisé et donc devenir une œuvre d’art, comme The Brillo Box, un objet banal (un tampon à savon) devenu œuvre d’art simplement parce qu’il était exposé dans une galerie. La sculpture d’Andy Warhol a été le point de départ d’un nouveau champ et Danto y fait référence dans d’autres essais. The Artworld a également inspiré d’autres philosophes comme George Dickie, dont les disciples ont créé toute une école d’analyse, la Théorie Institutionnelle de l’Art.
  • En 1981, The Transfiguration of the Commonplace, écrit par Danto, est un essai sur la nature même de l’art. Danto y propose une théorie de l’identité des œuvres d’art : l’art ne consiste plus en représentation ou expression, mais devient autre chose. L’œuvre doit être interprétée, seulement à partir d’une analyse logique. Par exemple, The Brillo Box (1964) est une œuvre parce qu’elle exemplifie une théorie de ce qu’est l’art. C’est également le premier essai destiné non seulement aux philosophes, mais aussi au public du monde de l’art.
  • En 1996, dans After the End of Art, Danto propose un récit universel de l’art, indépendant du temps ou de la culture. Il affirme que depuis The Brillo Box, nous vivons dans une ère post-historique : la fin de l’histoire de l’art signifie que l’art ne peut plus évoluer de façon linéaire, tout devient possible. Danto écrit ce livre en réfléchissant à la scène artistique new-yorkaise, où tout ce qui pouvait être peint ou sculpté avait déjà été réalisé ; les nouveautés n’étaient que des recombinaisons du passé. Ainsi, dans cette ère post-historique, comment définir l’art ? Danto soutient qu’il est possible de décrire la nature de l’art grâce à une connaissance de son histoire, en incluant les intentions et interprétations de l’artiste. L’interprétation ne peut toutefois être un processus illimité : une œuvre possède une identité car elle est située dans un contexte.
  • De plus, en raison de la multiplicité des sous-genres et styles dans les années 1980, certains théoriciens ont estimé que l «art » devait être défini par les décisions des autorités du monde de l’art. Enfin, contrairement aux essais influents de Gustave Crimp, On the Museum’s Ruins (1993), qui considéraient que continuer à peindre était politiquement réactionnaire, Danto n’exprime aucun jugement général sur la qualité de l’art contemporain et ne tente pas de définir ce qui est « bon » ou « mauvais » art.

L’art avec un but, une intention :

Clive Cazeaux, dans son livre Art, Research, Philosophy, soutient qu’il existe deux types de recherche artistique :

  1. La recherche artistique qui prolonge un héritage de création artistique, en créant de l’art qui « bénéficie » et « prolonge » l’art.
  2. La recherche artistique qui révèle l’essence du savoir – « la poésie de la nature performative du savoir ».

Pour lui, la recherche artistique est une opportunité d’« investiguer » ou « expérimenter » l’essence du savoir. Clive considère qu’il existe une pluralité des connaissances. Ainsi, la recherche permet de rassembler ces connaissances plurielles, de faire émerger de nouveaux « faits » ou « théories » ; le savoir devient un outil de résolution de problèmes, « l’application pratique du savoir à des problèmes ou situations spécifiques ».

Il explique également la notion d’expérience comme forme de connaissance et de paradigmes, considérant l’expérience comme un « domaine en soi ». La recherche artistique devient alors un « réseau » de concepts. Pour Clive, un concept signifie « saisir » ou « comprendre », et représente l’opportunité d’expliquer aux autres ce qui doit être saisi et compris.

Par exemple, une sculpture peut être un « réseau de traces », chaque marque devenant un texte. Une œuvre présente des éléments qui « parlent » selon des termes particuliers, articulant différents systèmes (concepts, langage) dans l’œuvre. La manière dont nous explorons ces matériaux produit une multitude d’« effets » et donc de significations et métaphores. L’œuvre est une « chose » qui cache l’histoire de sa production.

Clive insiste aussi sur l’importance de l’écriture pour contextualiser la recherche et décrire l’artefact. Il distingue deux manières de décrire un artefact :

  1. De manière « factuelle » (littérale)
  2. De manière « déterminable » (construite), en termes de propriétés mesurables, vérifiables et esthétiques.

La précision de la description est essentielle : choisir avec soin les mots pour décrire l’œuvre confirme l’importance de la description dans la recherche artistique. Les matériaux sont des « véhicules » pour l’auto-exploration ou pour créer certains « effets » interprétables comme des métaphores.

Exemple pratique : The Taste of Tree

The Taste of Tree est un projet de recherche artistique de Deborah Harty et Phil Sawdon. Ils s’inspirent de la citation de Cézanne : « est-il possible de peindre l’odeur des arbres ? » et se demandent s’il est possible de dessiner le goût d’un arbre. Leur théorie se résume ainsi :

  1. Superposer un réseau de relations : objet représenté, technologies (peinture, pinceaux, toile), expérience intersubjective de l’environnement (montagne et galerie). Ce réseau crée une « synesthésie » et une « phénoménologie » comme données analysables.
  2. Structurer la recherche via : « introduction », « contexte », « approche », « processus » et « résumé ».
  3. Faire progresser la recherche par le jeu, la « perversion » ou la « distortion » : un « jeu significatif » consiste à être ouvert à la découverte et à expérimenter avec les marques, supports et concepts. Par déviation du point de départ original, une nouvelle forme émerge où résident les découvertes.

Par exemple, les données issues de la production de dessins d’un arbre et de textes-dessins sur la mémoire des arbres sont superposées pour créer une série d’images représentant une expérience multi-sensorielle de l’arbre.



Blibliographie 

Cazeaux, C. (2017). Art, Research, Philosophy. Routledge.

 


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ARTICLE III 

Deuxième année de master en arts plastiques à l’Université de Hertfordshire

Titre de l’enquête :

Queering des artefacts historiques : quelle histoire queer !

Définition des termes :

Queering :

Il s’agit d’un verbe inventé par les théoriciens queer dans les années 1990, faisant référence à la notion de « lecture queer ». À l’origine, ce verbe servait à remettre en question l’hétéronormativité, mais il s’est largement étendu à l’analyse de films, de littérature et à des sujets plus vastes tels que : le genre, la sexualité, la masculinité/féminité et l’identité.

Artefacts historiques :

De nombreux artefacts illustrent des rapports sexuels entre personnes de même sexe. C’est ce que j’appelle une histoire queer physique. De plus, de nombreux historiens de l’art se sont penchés sur ces objets, ce qui est très intéressant. J’ai donc pris la décision consciente de rechercher des artefacts existants, ayant un contexte historique propre, sans lien direct avec un discours queer ou une réappropriation. Le défi consiste à expliquer, par l’art, pourquoi ces sculptures peuvent être interprétées comme queer.

Critères esthétiques pour le queering :

  1. Les artefacts véhiculent un genre masculin ou androgyne.
  2. Les artefacts présentent une connotation proche de l’organe reproducteur masculin (le pénis).
  3. Les artefacts expriment l’amour, la passion ou le désir homosexuel masculin.
  4. Les artefacts traduisent fortement une identité homosexuelle masculine. 

Une histoire queer (étrange) :

Dans cette recherche basée sur la pratique artistique, j’explorerai la notion d’étrangeté. Je mobiliserai certains langages visuels :

  1. L’imitation, la manipulation et la transformation des artefacts.
  2. L’inquiétante étrangeté (uncanny), par filtrage numérique avec différents matériaux et mise en scène.
  3. La recherche d’une manière contemporaine et créative de présenter ma recherche pour l’exposition de fin d’année.

Une histoire queer visible :

Au début de cette recherche, je supposais que l’histoire queer, si elle existait, était transparente. Il serait absurde de penser qu’elle n’existait pas. Cependant, le concept construit d’une identité queer, tel que nous le connaissons aujourd’hui, n’existait pas réellement avant sa création dans les années 1970. C’est en effet à cette époque que des philosophes modernistes, comme Foucault, ont réfléchi à la sexualité, à l’identité et à la sphère publique.

Avant cette « révolution sexuelle », l’homosexualité était un terme scientifique, créé en 1869, pour décrire un homme considéré comme mentalement malade, déviant en raison de sa sexualité perverse. Pourtant, le désir entre personnes de même sexe existait bel et bien. Foucault, dans Histoire de la sexualité, mentionne le terme « sodomite », désignant un individu (des deux sexes) se livrant à une pratique sexuelle honteuse impliquant l’anus. Foucault connaissait ce terme car il avait lu la Somme Théologique, qui décrit les quatre formes de « vices contre nature », le « vice de la sodomie » étant le plus grave de tous les péchés.

Le désir homosexuel existait également sous la forme de la tradition de la pédérastie : un élève et son maître. Dans les pays occidentaux, la pédérastie est connue comme une invention grecque, représentant une initiation militaire pour devenir un citoyen grec libre. Les hommes mûrs (« philetor » ou « erastes ») devaient rechercher et conquérir un jeune garçon (« andreion » ou « eromenos ») et lui enseigner différentes activités : chasse, festins, relations sexuelles et les vertus nécessaires pour devenir un homme civilisé. Les Grecs anciens étaient obsédés par la compréhension et le respect des vertus masculines, telles que le courage et l’honneur, fondements de leur civilisation et de leur stabilité sociale.

Pendant des millénaires, dans les pays orientaux, la pédérastie était également une pratique courante parmi les moines et les soldats. Les archéologues pensent que cette pratique existait en Chine, mais elle est particulièrement bien documentée au XVIIᵉ siècle au Japon, avec la tradition du nanshoku : l’amour entre un samouraï (nenja) et son apprenti (chigo), devenue si populaire parmi les hommes de la classe moyenne qu’elle modifia drastiquement le ratio hommes/femmes dans les grandes villes, atteignant jusqu’à 170 hommes pour 100 femmes.

Dans les pays arabes, des pratiques similaires existaient : un érudit arabe (nitasi) et son élève serviteur (al-fata). Les al-fata apparaissent dans la poésie persane, souvent appelés Ghilman (ou Amrads / Sadahs, « jeunes hommes beaux et imberbes »), traduisibles par « amour des garçons ». Comme chez les Grecs, ces jeunes hommes faisaient partie d’une culture homoérotique valorisant jeunesse et beauté. Une fois la barbe complète apparue, le jeune adulte perdait son statut d’objet de désir pour devenir sujet désireux. Ces pratiques de pédérastie étaient universelles.

La prostitution masculine coexista parallèlement dans toutes les cultures. En Chine, des preuves littéraires et matérielles de l’homosexualité remontent à l’âge du bronze. Pendant la dynastie Han (150 ans), de nombreux empereurs étaient bisexuels ou homosexuels et possédaient des concubins masculins (luan tong). Ces jeunes favoris et eunuques accumulaient richesse et influence. Des maisons closes masculines accueillaient spécifiquement des acteurs travestis de l’opéra chinois et leurs clients.

Au Japon, les prostitués masculins (Kagema) et les maisons closes (Nanshoku) étaient populaires, fréquentés par samouraïs et moines. Les enfants étaient parfois vendus dès l’âge de 10 ans. Dans le monde arabe, l’équivalent était les Baccha, jeunes danseurs formés. Ces pratiques archaïques persistent encore aujourd’hui dans certaines régions.




Il existe une histoire physique et visible d’artefacts représentant des rapports sexuels entre personnes de même sexe dans divers pays : Angleterre, France, Grèce, Japon, Pérou, Inde, Iran. Cependant, ces artefacts, souvent illustratifs et esthétiquement plaisants, atténuent la réalité de l’esclavage sexuel. Néanmoins, nous parlons d’une histoire queer de trafic humain, de viols et de torture : une histoire de violence. Je me demande si notre identité queer repose uniquement sur une histoire de sexualité. Les activistes queer ont lutté pour le droit d’exprimer leur sexualité, mais aujourd’hui celle-ci n’est qu’une partie de notre identité. Il semble donc pertinent de rechercher des artefacts exprimant d’autres significations que l’acte sexuel : amour, respect, passion, tourment et désir.

Blibliographie :

Fernandez, Dominique. L'Amour qui ose dire son nom : Art et homosexualité. Paris : Stock, 2001. ISBN 2-234-05411-7.

 


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ARTICLE IV 

La mimésis à partir de fragments du réel

Nous connaissons tous bien le concept d’imitation : un enfant qui tente de copier son parent, un insecte imitant les gestes d’un prédateur. Pendant des siècles, imiter a également été une norme pédagogique dans presque toutes les pratiques artistiques. Par exemple, les étudiants en sculpture sur bois réalisaient une œuvre à partir d’un « modèle », d’un « original » ou d’une « maquette ». Toutefois, le « modèle original » était souvent une copie en plâtre d’une sculpture ; il est même plus probable que ce « matériau original » soit lui-même une copie d’une copie, réalisée par un étudiant avancé. Cette « sculpture originale » avait une fonction précise : les élèves pouvaient l’étudier. En la mesurant et en l’observant, les apprentis mémorisaient chaque détail, chaque volume de la sculpture. Ainsi, lorsque l’étudiant se sentait prêt à sculpter, imprégné par l’étude, il pouvait reproduire la sculpture dans le bois presque à l’aveugle.



Dans les arts, la mimésis — terme issu du grec signifiant « imitation » — possède une longue histoire. En fait, elle est si profondément ancrée dans chaque culture que, aujourd’hui, il serait impossible de parler des arts sans y faire référence d’une manière ou d’une autre. La mimésis, dans son essence, décrit la relation entre l’image artistique et la réalité : l’art comme copie du réel. Au fil des siècles, sa définition et son sens n’ont guère changé, tant ils apparaissaient évidents aux philosophes et intellectuels.

Deux interprétations principales de la mimésis ont été proposées : la première considère l’art comme un reflet du monde tel qu’il est, un miroir tourné vers le monde. La seconde envisage l’art comme un « hétérocosme » (monde alternatif) qui simule notre monde familier. Dans cette seconde interprétation, cependant, puisque la mimésis ne consiste pas à imiter un « monde réel », elle ne fournit qu’une simulation persuasive, « réaliste » du réel ; c’est comme un miroir implicitement tourné vers le spectateur et ses croyances.

La mimésis décrit également la relation d’imitation entre l’art et la vie, entre maître et disciple, entre œuvre et public, et entre le « monde matériel » et un « ordre rationnel des idées ». Ainsi, la mimésis est toujours double : « bonne et mauvaise, naturelle et non naturelle, nécessaire et superflue ». Elle peut aussi être la forme la plus sincère de flatterie ou une source de plagiat, marquant la différence entre un grand artiste et des singes, perroquets ou enfants.

Cependant, parce qu’elle est ancrée dans une « réalité », qu’elle soit réelle ou imaginaire, chaque culture a ses propres manières de décrire cette réalité. En effet, les attentes d’une culture ou d’une période historique peuvent sembler étranges ou artificielles pour une autre. Fidèle à sa définition, la mimésis est un excellent mime : elle change de nom et de portée interprétative pour s’adapter à chaque nouvel environnement.




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ARTICLE V 

Sémiotique

La philosophie et l’art, comme beaucoup d’autres choses, comptent parmi les plus grandes inventions de l’humanité ; ce sont des disciplines construites et, à ce titre, elles sont susceptibles d’évoluer. Du point de vue d’un artiste, nous pouvons contribuer à ce processus de production de nouvelles connaissances. C’est cet élément de nouveauté qui m’intéresse dans ces deux disciplines. La philosophie et l’art importent parce qu’ils reflètent tous les aspects de notre condition humaine de manière détachée, poétique. Il existe donc un élément pédagogique dans la philosophie et l’art qui m’intéresse.

Philosophie et art sont également des sources d’images et de métaphores. Un passage intéressant du livre de Clive Cazeaux, Art, Research, Philosophy, a retenu mon attention : celui sur la question de savoir si une recherche artistique doit ou non s’inspirer de la science. Pour Clive, science et connaissance sont intimement liées :

« La théorie de la connaissance, comme nous le savons, provient principalement du développement positiviste de la science aux XIXᵉ et XXᵉ siècles ; elle prend ses origines au XVIIIᵉ siècle, durant les Lumières. »



Mon intérêt pour le lien entre connaissance et science vient du fait qu’au début de ce projet, j’avais trouvé une illustration tirée de Description de l’Égypte (1829), représentant une lithographie de fragments égyptiens. Cette lithographie faisait partie d’une série de dix planches d’un volume d’une collection de trente-sept volumes visant à décrire tous les aspects connus de l’Égypte ancienne et moderne, ainsi que son histoire naturelle. Les termes « histoire naturelle » et « description » appartiennent pleinement au paradigme des Lumières — « la claire lumière de la raison ». Cette lithographie est devenue pour de nombreuses raisons une source d’inspiration.

Dans cet article, nous explorerons le lien entre « mot » et « image », car il a influencé mon travail à un niveau subconscient. Nous discuterons également des propriétés « scientifiques » de cette planche lithographique et de leur potentiel comme source d’inspiration pour ma pratique.

Dans l’un des chapitres, Clive écrit :

« Il n’existe pas de différence essentielle unique entre le mot et l’image, seulement des différences telles qu’elles sont déterminées par les valeurs politiques et idéologiques d’une culture particulière. »

Cette citation m’a intéressé pour deux raisons : d’abord, elle suggère que mot et image peuvent être la même chose ; ensuite, elle indique que le contexte géopolitique et culturel est ce qui les rend distincts. Il peut donc être pertinent de définir ce que « mot » et « image » signifient dans un contexte philosophique.

Le parrain de la philosophie occidentale fut Platon, célèbre pour sa théorie des Formes : pour chaque chose existante, physique ou abstraite, il existe une essence ou forme parfaite dans un monde transcendant ; l’âme peut accéder à ce monde par la pensée rationnelle. Clive évoque également l’art comme imitation : selon Platon, « tout art compris comme imitation ne peut constituer un chemin vers la connaissance car il ne renvoie qu’à l’apparence, qui peut varier et ne révèle rien de la réalité essentielle derrière elle ».

Ainsi, pour la lithographie, selon Platon, il s’agit d’une image (représentation) d’un artefact existant (forme) ; elle ne nous dit donc pas grand-chose sur son essence, sa finalité ou sa singularité. La réflexion de Clive sur le lien entre « image » et « mot » fait directement référence à l’essai de Mitchell What Is an Image? : notre compréhension contemporaine du mot et de l’image comme unité a une histoire. Par exemple, un philosophe du XVIIIᵉ siècle percevait différemment la relation entre langage et image : « le langage et l’imagerie ne sont plus ce qu’ils promettaient d’être pour les critiques et philosophes des Lumières — des médias parfaits et transparents à travers lesquels la réalité peut être présentée et comprise » (Mitchell).

Le positivisme repose sur la connaissance issue des faits observables dans les phénomènes naturels et leurs relations, interprétés par la raison et la logique ; il considère que la connaissance valide (certitude de vérité) ne se trouve que dans ce savoir a posteriori. Clive note que le positivisme « sépare donc art et connaissance en raison de son engagement à observer les faits et à considérer tous les phénomènes comme soumis à des lois naturelles invariables ». Toutefois, il soutient que connaissance et art peuvent coexister dans une même recherche artistique, et que leurs paradigmes distincts peuvent se compléter.

Pour apprécier cette planche lithographique, il faut utiliser le langage (mot) pour accéder au monde des Formes par l’image. Il peut également être intéressant de l’analyser avec un regard du XVIIIᵉ siècle, comme un média parfait, descriptif et transparent du monde naturel, mais aussi selon une approche contemporaine où l’image est vecteur de sens. On peut supposer que la pratique archéologique n’a pas radicalement changé depuis le XIXᵉ siècle : elle repose sur la description et la mesure pour analyser un artefact historique, héritage d’une idéologie positiviste.

Si l’on décrit ces fragments de manière factuelle, on peut dire qu’ils ont été trouvés en Égypte lors de la campagne napoléonienne (1798–1801). Les illustrations sont des reproductions d’artistes présents dans l’armée, mises en page de manière pédagogique et intentionnelle. Elles simplifient les artefacts existants selon la ligne claire, invention scientifique du XIXᵉ siècle pour enregistrer les objets sous leur forme la plus simple. L’usage des couleurs primaires — rouge, jaune et bleu — indique les pigments utilisés par les Égyptiens : ocre rouge ou jaune, azurite bleue, ivoire noir, etc. Ces dessins représentent des motifs ornementaux sur des cercueils, illustrant des divinités comme Anubis, Horus, Isis et Osiris. La taille des fragments originaux reste inconnue.

Que peut-on interpréter de ces illustrations sur la civilisation égyptienne ? L’imagerie et les symboles avaient une forte signification, bien plus que pour nous aujourd’hui. Le choix des couleurs traduisait des valeurs et propriétés précises : or et argent, juxtaposition du soleil et de la lune, donc vie versus mort, bien versus mal. Le noir, associé à la vie et au Nil (Kemet, la « terre noire »), symbolisait aussi l’au-delà. Les Égyptiens croyaient que leur âme vivrait éternellement et que le noir sur leur cercueil facilitait ce passage. La peur principale était de se voir refuser l’accès à Aaru (le paradis égyptien). À la mort, le cœur était pesé par Maât ; selon sa légèreté, le défunt était envoyé à Aaru ou dévoré par Ammit (enfer égyptien). Le noir était également la couleur d’Osiris, roi de l’au-delà ; ne pas la porter ou l’afficher constituait un manque de respect. Comme dans de nombreuses civilisations antiques, l’au-delà était considéré comme une extension de la vie terrestre ; les riches affichent sur leurs cercueils des indices de leur pouvoir destinés aux dieux, tels que des sandales ou des colliers cérémoniels au lotus, symbolisant la momification et les privilèges liés à la richesse.

Blibliographie 

Cazeaux, C. (2017). Art, Research, PhilosophyRoutledge.


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ARTICLE VI 

Linguistique : moderne / postmoderne / post-ère

Linguistique moderniste :

Il y a quelques mois, alors que j’écrivais ma thèse, je suis tombé sur une interview de Michel Foucault. J’ai immédiatement été séduit par le timbre de sa voix : claire, distincte, la voix d’un philosophe. Le podcast datait un peu, mais son contenu avait quelque chose d’étrangement familier et de très actuel. Je ne savais pas encore que cet homme avait influencé plusieurs générations de penseurs et d’activistes. Foucault parlait du « pouvoir et de la sexualité ». Je ne vais pas m’attarder sur le contenu de l’interview, mais plutôt sur la manière dont il transmet l’information, c’est-à-dire le « savoir ».

Pour moi, sa pensée était moderniste. La modernité est souvent décrite comme un langage explicite, hérité du positivisme issu des Lumières. En effet, les modernistes tiraient leur savoir de preuves scientifiques et vérifiées. Elle est aussi fréquemment associée à Platon et à l’esprit rationnel. Foucault, comme Simone de Beauvoir ou son mari Jean-Paul Sartre, écrivait de façon claire et explicite. J’ai également l’impression qu’il s’exprimait avec simplicité et clarté pour que tout le monde puisse le comprendre, y compris le paysan vivant dans une région reculée.

Linguistique postmoderne :

J’ai entendu parler de Judith Butler à de nombreuses reprises, mais je n’avais jamais eu la curiosité de regarder l’une de ses conférences. Judith Butler est la référence des années 1990 pour son livre Gender Trouble. Le postmodernisme, à mon avis, diverge du modernisme en raison de ses croyances fondamentales, qui privilégient la découverte du savoir par l’empirisme, c’est-à-dire un savoir fondé sur l’expérience sensorielle. Ainsi, le savoir se situe désormais au sein du postmoderniste lui-même, et non plus dans le « monde des formes » – ce domaine séparé de la connaissance.

C’est précisément parce qu’ils ont créé un nouveau langage, qui n’est pas la continuation du passé, que j’associe les années 1990 à une sorte de renaissance contemporaine des Lumières, une époque de grandes découvertes et de pluralité intellectuelle. Comme chacun pouvait contribuer à ce nouveau domaine du savoir, il existait alors une pression intellectuelle à avoir une opinion tranchée et à être controversé.

Le postmodernisme célèbre la subjectivité. Dans cette vidéo, Judith Butler prend la parole lors d’une conférence universitaire, ce qui signifie qu’elle s’adresse à un public instruit, déjà familier avec sa théorie du genre. Or, pour un étudiant non averti, qui n’a pas conscience du sens hautement contextualisé de sa théorie, il serait difficile de saisir les subtilités de son discours. En un sens, Judith Butler parle à ses pairs, et donc à elle-même. C’est précisément la diversité des voix qui fait la richesse du postmodernisme. Toutefois, mon point est le suivant : contrairement à Foucault, qui avait le souci d’utiliser un langage accessible, les postmodernistes préféraient maintenir leur savoir dans des cercles préétablis en recourant à des langages complexes et hautement subjectifs.

Linguistique  post-ère :

J’ai inclus une interview de RuPaul dans cet article car il représente cette nouvelle ère, qui n’est ni totalement postmoderne ni moderne, mais plutôt une ère postérieure, une « post-ère » après la fin de l’histoire. Danto a écrit La mort de l’art, faisant en partie référence à « la fin de l’histoire » : l’histoire n’est pas morte, comme on pourrait le penser, mais l’histoire telle que nous la connaissions est arrivée à son terme. Il s’agissait principalement d’une divergence idéologique par rapport au positivisme qui a dominé pendant près de 200 ans, et puisque l’histoire était terminée, tout devenait possible.

Si l’on considère que le langage est un discours fait de symboles, qu’il soit rationnel ou subjectif, des découvertes importantes se produisent lorsqu’un nouveau langage émerge et existe parce que les gens l’utilisent pour communiquer. Au XIXᵉ siècle, les scientifiques ont inventé certains mots pour décrire certaines réalités : par exemple, homosexualité, lesbianisme, extinction, éclairage, batterie, anesthésie, etc. Les postmodernistes ont inventé d’autres mots, comme : genre, queering, transgenre, anarchie, espèces, hétéronormativité, etc.

L’aspect intéressant de la sous-culture drag queen est qu’elle a inventé un nouveau langage, mais il s’agit plutôt d’une distorsion ludique (sémiotique) de l’anglais que d’un langage à part entière : par exemple, gagging, no tea, no shade, girlfriend, twins, condragulations, sickening, etc. Ce qui a commencé comme un argot de sous-culture est aujourd’hui largement compris et utilisé dans notre culture mainstream.

Je voulais également souligner un point important : les postmodernistes ont lutté pour revendiquer l’émancipation de toutes les normes. Cependant, ils ont aussi créé un cadre normatif que certains ont appelé l’« homonormativité ». RuPaul est très largement un produit de cet héritage ; lui et nous vivons dans une sous-culture normative que nous appelons queer. Malheureusement, à mon avis, la normativité représente un risque de stagnation et de déclin. Ainsi, ce qui semblait évident pour les postmodernistes ne l’est peut-être plus aujourd’hui, et le terme « queer » est tellement utilisé et contextualisé qu’il a possiblement perdu tout son sens.



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ARTICLE VII 

L’excavation comme métaphore de la découverte d’une histoire queer

Dans le dernier article, nous avons parlé d’une histoire queer visible et transparente. Bien qu’il existe une histoire queer physique, je me suis demandé si notre sexualité était le seul facteur déterminant de notre identité. Dans les années 1970, la « révolution sexuelle » a eu lieu. Dans les années 1990, la théorie queer postmoderne a démontré la symbiose complexe entre le « soma » (en tant que « construction culturellement intelligible ») et la « techne » (les techniques), c’est-à-dire les modes de pensée par lesquels « les corps sont transformés et positionnés ». En termes plus simples, cela signifie : « l’expérience incarnée » du sujet parlant (queer/féministe) et sa relation avec « l’incarné dans la conscience humaine ». En 2019, le combat est-il terminé ? Avons-nous exploré tout le spectre de notre identité queer, ou reste-t-il des découvertes à faire ? Honnêtement, je ne sais pas, car je ne suis ni anthropologue ni historien de l’art. Cependant, comme mentionné précédemment, du point de vue d’un activiste, la découverte d’une identité vient de l’intérieur ; en ce sens, nous sommes tous des archéologues. Cette histoire queer est écrite, cachée dans notre esprit ; et si nous le voulons, nous pouvons l’excaver.



Excavation archéologique :

En archéologie, l’excavation correspond à « l’exposition, le traitement et l’enregistrement des vestiges archéologiques ». Le site d’excavation, ou « fouille », est le lieu étudié. Il peut falloir parfois jusqu’à un an pour mener à bien un projet d’excavation, au cours duquel des artefacts (objets), des écofacts (éléments et ressources de l’environnement local) et le contexte archéologique (relations entre les différents types de données) sont mis au jour. À partir de ces données, une reconstruction du site peut être réalisée en trois dimensions (3D). De plus, les sites archéologiques sont stratifiés en une succession de couches de sédiments ; chaque strate contient des informations essentielles permettant aux archéologues de tirer des conclusions sur le site. Le contexte (emplacement physique) est très important pour eux. Inscrits dans la stratification, les vestiges, figés dans le temps, constituent une trace d’événements pouvant être contextualisée. La présence de multiples remplissages dans une section signifie plusieurs contextes. En séparant un site en ces unités de base et distinctes, les archéologues peuvent créer une chronologie. En archéologie, une section est une vue montrant le plan vertical, en coupe transversale, illustrant le profil et la stratification. Cela permet de l’interpréter et de le visualiser plus facilement au fil du temps. Le dessin en coupe existe en archéologie car il constitue une manière d’enregistrer l’histoire du site, en la narrativisant de façon chronologique, généralement de la strate la plus ancienne à la plus récente.

L’excavation comme métaphore de la découverte d’une histoire queer :



L’excavation comme métaphore de la découverte d’une histoire queer est un concept intéressant. Une fois que nous prenons conscience de notre sexualité, il est très probable que nous percevions les artefacts différemment. Comprendre un contexte modifie notre perception, et ce réajustement du jugement peut devenir une source de fantasmes. Par exemple, Le Garçon mordu par un lézard de Caravage. L’inquiétante étrangeté est présente dans ce tableau en raison de la représentation du garçon comme un Apollon efféminé. Cependant, une fois que nous comprenons le contexte – Caravage était homosexuel – l’étrangeté initiale du tableau devient moins perceptible. Comprendre un contexte nous aide également à devenir plus observateurs : en remarquant ses manières campées, l’ouverture explicite de sa bouche, le lien entre la fleur dans ses cheveux et la nudité de son épaule exposée. On peut alors conclure que nous regardons « une folle » (trovata), un jeune homme efféminé et campy. Ce n’est certainement pas Apollon (un dieu), mais peut-être un prostitué, éventuellement l’amant de Caravage.



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ARTICLE VIII

Narration : musées, mise en scène et muséologie

Apprendre, c’est aussi excaver, creuser, dans mon cas, pour une histoire queer. De plus, le savoir fait toujours partie d’un réseau d’idées, de paradigmes et d’écoles de pensée ; il est donc souvent stratifié. Au cours de ce master, j’ai excavé, analysé les données et organisé mes découvertes de manière logique.

Notre compréhension de la nature de l’apprentissage dans les musées a évolué au fil des années. Les premiers musées produisaient un récit à la fois accepté et attendu comme tel. Autrement dit, le savoir existait indépendamment des humains et était destiné à être acquis par eux. Dès leur création, les musées se sont donc préoccupés de l’organisation et de la disposition des objets et artefacts.

Les objets étaient traités comme des fossiles indicateurs, à partir desquels les archéologues pouvaient tirer des conclusions sur la datation du site et l’identification des complexes culturels associés au site fouillé. Cependant, l’archéologie reste un domaine mystérieux pour le grand public. Une enquête américaine a montré que 88 % des répondants avaient visité un musée exposant des matériaux archéologiques, mais seulement 9 % ont déclaré y avoir appris quelque chose sur l’archéologie. De plus, la même enquête suggérait que les gens interprétaient le passé à la lumière de leurs propres expériences et constructions culturelles ; ils interprétaient donc le passé non tel qu’il était, mais comme une projection de leurs connaissances.

Bourdieu (1984) a soutenu que les musées maintenaient les distinctions sociales existantes. Les musées jouent un rôle clé dans la consécration des objets, incarnant et perpétuant des théories sur la manière dont ils doivent être appréhendés, compris et contextualisés. Ainsi, les musées créent un environnement qui favorise certains types de raisonnement, une lentille ciblée, pour ainsi dire, présentant un point de vue particulier. De plus en plus, les musées sont conçus comme des expositions à la manière d’une œuvre d’art, destinées à produire un effet sur le grand public.

Mise en scène :



Il est assez clair que les musées s’orientent de plus en plus vers une présentation pédagogiquement « ludique » de leurs collections. Pendant longtemps, le musée a été une institution à part entière, mais aujourd’hui, il est pensé dans un double objectif : divertir tout en présentant des connaissances. L’accent est donc mis sur la manière dont les collections sont exposées et organisées. Par exemple : l’utilisation d’un certain éclairage pour un effet spécifique, l’espacement des artefacts, le choix des couleurs des murs ou encore l’encadrement de l’objet. En fin de compte, les musées témoignent de la richesse d’une ville, du pouvoir historique d’un pays, et en reflètent l’image.

 

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ARTICLE IX

Duality of Power and Sexuality

Première phase de production :

Introduction :

Voici une série d’images que j’ai produites au début de ma recherche artistique. Ce fut une période riche en exploration et en découvertes. J’avais trouvé dans des livres sur l’histoire de l’homosexualité de nombreuses images appartenant à un discours gay en raison de leur esthétique marquée.

Contexte :

Je m’intéressais à l’usage de la linguistique et à la manière dont la création de nouveaux termes avait façonné et transformé le monde. Par exemple, au XIXᵉ siècle, les scientifiques ont inventé certains mots pour décrire certaines réalités (significations) : homosexualité, lesbianisme, extinction, éclairage, batteries, anesthésie, etc. De plus, la modernité est souvent décrite comme un langage explicite, hérité du positivisme issu des Lumières. En effet, les modernistes extrayaient leur savoir à partir de preuves scientifiques vérifiées. Elle est également fréquemment associée à Platon et à l’esprit rationnel.

Approche :

Pour illustrer ma découverte d’une histoire queer, j’ai pensé présenter les artefacts tels qu’ils étaient, à la manière des lithographies trouvées dans la Description de l’Égypte. Des termes comme « histoire naturelle » ou « description » font partie intégrante du paradigme des Lumières – « la lumière claire de la raison ». J’ai pensé qu’il serait intéressant de percevoir ces artefacts réels avec un point de vue du XVIIIᵉ siècle, comme un média parfait, descriptif et transparent du monde naturel, mais aussi de manière contemporaine et construite, en utilisant les images comme vecteurs de sens. Une œuvre peut être décrite de façon « factuelle » ou « déterminable » ; ces deux approches se complètent et soutiennent la description d’une œuvre. Je voulais également montrer la complexité de l’analyse d’un artefact.

Processus :

Au début de la recherche, j’ai examiné des artefacts existants ayant un fort caractère esthétique et évoquant le genre, la sexualité, la masculinité/féminité ou une identité gay. L’étape suivante de l’expérience a été de les reproduire numériquement : d’abord en traçant le contour de l’image dans Photoshop, puis en transférant l’image épurée dans Maya, où je pouvais la vectoriser numériquement. Ensuite, j’ajoutais des textures.



The Queer Uncanny : 

Deuxième phase de production :

Introduction :

Ces images ont été produites au cours du deuxième semestre du master. Mon attention s’était déplacée : il ne s’agissait plus de présenter les artefacts tels quels, comme un simple média descriptif et transparent du monde naturel, mais de passer au monde de l’imagerie.

Contexte :

Je m’intéressais à l’usage de la linguistique et à la manière dont la création de nouveaux termes avait façonné et transformé le monde. Les postmodernistes ont inventé des mots tels que genre, queering, transgenre, anarchie, espèces, hétéronormativité, etc. Le postmodernisme, à mon avis, diverge du modernisme en raison de ses croyances fondamentales, qui privilégient la découverte du savoir par l’empirisme, c’est-à-dire un savoir basé sur l’expérience des sens. Par conséquent, le savoir se situe désormais au sein du postmoderniste et non plus dans le « monde des formes » — un domaine séparé de la connaissance.

Approche :

Pour illustrer ce changement idéologique, j’ai pensé qu’il serait intéressant de présenter les artefacts dans un cadre différent : une fouille archéologique. Il s’agit également d’une section d’une excavation ; je ne montre pas l’ensemble du site archéologique, mais l’endroit où les artefacts auraient été trouvés. Bien entendu, le site d’excavation est imaginaire. L’une des références les plus marquantes en matière de grandes découvertes archéologiques qui m’a influencé est l’expédition militaire napoléonienne en Égypte et au Soudan, ainsi que des artistes orientalistes comme David Roberts, qui ont capturé des sites égyptiens anciens tels qu’Abou Simbel, le Sphinx, le temple de Karnak, etc.

Processus :

En assemblant et en mettant en scène les artefacts, ceux-ci se sont métamorphosés. Certaines images évoquaient la tendresse, d’autres étaient plus claustrophobiques, d’autres encore suggéraient la solitude mais aussi la sexualité. L’éclairage était important : je voulais reproduire un éclairage similaire à celui des galeries de musée, car il met en valeur la beauté des artefacts.

Résumé :

Le deuxième semestre a été consacré à la présentation des modèles numériques dans un espace virtuel fictif.



Sissy That Walk

Troisième phase de production :

Introduction :

Ces images ont été produites au cours du dernier semestre du master. Elles représentent ma vision de l’homonormativité : une sorte de « cage dorée », où fluidité, genre, sexualité et camp se mélangent librement. Elles traduisent également l’idée de glorification de l’histoire queer et la quête de création d’une histoire visible.

Contexte :


Je m’intéressais à l’usage de la linguistique et à la manière dont la création de nouveaux termes avait façonné et transformé le monde. Aujourd’hui, cette culture homonormative possède son propre langage : il s’agit plutôt d’une distorsion sémiotique de l’anglais que d’une langue à part entière, par exemple : gaging, no tea, no shade, girlfriend, twins, condragulations, sickening, etc. Ce qui a commencé comme un argot de sous-culture est désormais largement compris et utilisé dans notre culture mainstream.

Approche :

Pour montrer ce changement idéologique, j’ai voulu travailler avec des matériaux « camp » tels que perles, résilles, or, marbre et rubis. Ces matériaux précieux possèdent une longue histoire. Par exemple, à la cour royale russe, les robes traditionnelles étaient couvertes de pierres semi-précieuses et de perles ; le marbre et l’or étaient également des signes d’extravagance et de richesse excessive. J’ai aussi utilisé des symboles de la communauté gay, tels que les étoiles du matin, le triangle rose, le serpent, le scorpion, le logo VIH et le bélier.

Processus :

Une partie importante de ce semestre a été la création des bijoux. L’éclairage a également changé : il est devenu plus ciblé et centré sur certaines zones. J’ai également transformé les maillages précédents en les « brisant » numériquement afin de donner une impression de délabrement et d’histoire.

Résumé :

Le dernier semestre a consisté à présenter ces images dans un cadre différent, beaucoup plus contemporain.


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